Quatre-vingt-dix ans après le Front populaire et la loi du 20 juin 1936, les congés payés demeurent une conquête sociale majeure. Pourtant, une enquête récente de l’Institut Terram (« Vacances : histoire et géographie d’un droit inachevé ») révèle un paradoxe : la France reste la première destination touristique mondiale, tandis qu’une partie de sa population ne part jamais en vacances. Pédaler le long des routes de campagne, croiser des panneaux « complet » devant les campings et longer des gares désertes en semaine donne une idée concrète de cette réalité. Où en est vraiment le droit au repos dans l’Hexagone ? Éléments de réponse.
90 ans après les congés payés, les vacances restent un privilège
En 1936, les premières familles ouvrières découvrent la mer, la montagne, ou simplement le plaisir de quitter leur domicile quelques jours. Deux semaines offertes, des trains spéciaux, un élan collectif inédit. Quatre-vingt-dix ans plus tard, le décor a changé, mais la photographie du départ en vacances ressemble à s’y méprendre à une carte sociale.
L’enquête Terram, signée Jean Pinard et Rémy Oudghiri, rappelle que le taux de départ des Français plafonne autour de 60 % depuis le début des années 1980. Entre un quart et deux cinquièmes de la population reste chez soi chaque année. En 2025, environ 19 millions de personnes n’ont pas bougé, dont près de la moitié subissaient ce renoncement faute de moyens. Le droit aux vacances existe juridiquement, mais son effectivité demeure un accomplissement partiel, très inégal selon les revenus et les statuts.
Le poids des conditions de travail dans les départs
Le capital financier n’est pas seul en cause. Jean Pinard et Rémy Oudghiri évoquent un « capital temporel » aussi inégalement réparti que l’argent. Les cadres choisissent leurs dates, anticipent, réservent à prix doux. Les employés, les ouvriers et les travailleurs précaires subissent les fermetures d’usine, les horaires changeants et le calendrier scolaire. Ils partent au moment où tout augmente. Une réalité que connaissent bien ceux qui préparent leur voyage des mois à l’avance, tandis que d’autres espèrent une place en dernière minute.
« Une société ne progresse pas uniquement lorsqu’elle permet à chacun de travailler, mais aussi lorsqu’elle lui donne réellement le droit de souffler, de partir et de découvrir le monde. » — L’esprit de Léo Lagrange, toujours d’actualité.
Vacances et inégalités sociales : la France à deux vitesses
La stagnation du taux de départ depuis quarante ans recouvre des écarts profonds. Près de la moitié des 20 % de Français les plus modestes ne peuvent financer une semaine de vacances hors de leur domicile. À l’opposé, moins de 3 % des plus aisés rencontrent cette difficulté. Le fossé est encore plus cruel quand on observe les enfants.
73 % des enfants issus des familles favorisées partent au moins une fois par an. Chez les ménages les plus pauvres, 56 % des enfants ne partent jamais. L’enquête souligne que l’argent n’explique pas tout : il faut pouvoir prévoir, connaître les aides, disposer d’une voiture ou d’une desserte ferroviaire, parfois trouver un hébergement chez des proches. Le temps libre, conquis en 1936, se heurte aujourd’hui à l’organisation du travail et à la précarité.
Les freins concrets au départ
Pour comprendre pourquoi les vacances demeurent inaccessibles pour une partie de la société, le cyclotouriste observe les détails du quotidien. Voici les obstacles les plus fréquents relevés par l’étude :
- 💰 Le coût des transports et des hébergements, devenu prohibitif pour les petits budgets.
- ⏳ Le manque de flexibilité des congés, imposé par l’employeur ou le rythme scolaire.
- 🚗 L’éloignement des services et des gares, qui rend la voiture quasi indispensable.
- 📋 La complexité administrative des aides, avec un fort non-recours aux dispositifs existants.
- 🏠 La disparition des hébergements abordables, remplacés par des locations haut de gamme.
Ces freins cumulés créent une assignation à domicile qui n’a rien de choisi. Le droit au repos, proclamé haut et fort, ne se traduit pas dans les faits pour des millions de personnes.
Une offre touristique française de plus en plus sélective
La France accueille 102 millions de visiteurs étrangers en 2025 et tire du tourisme 109 milliards d’euros de richesse. Le secteur emploie près de deux millions de personnes. Mais cette attractivité internationale se construit au détriment de l’accessibilité pour les habitants. Les hébergements se concentrent : 1 % des communes détiennent à elles seules la moitié de l’offre marchande.
Les résidences secondaires représentent 63 % des lits touristiques. Un parc qui profite surtout aux propriétaires et aux réseaux familiaux bien établis. Pendant ce temps, les hôtels une et deux étoiles ont reculé de plus de 40 % en dix ans. Les établissements quatre et cinq étoiles, eux, ont bondi de plus de 55 %. Les vacances populaires se retrouvent prises en étau entre la location saisonnière luxueuse et les campings saturés.
Quand la politique touristique oublie les Français
L’étude Terram pointe une dérive : les politiques publiques mesurent les visiteurs, les nuitées, les dépenses moyennes. Elles vantent l’attractivité de la « destination France » auprès des clientèles internationales solvables. Mais qui s’interroge sur ceux qui restent à quai ? Le tourisme social, héritier des auberges de jeunesse et des villages de vacances, n’est plus au centre des priorités. Résultat : une partie de la population ne se reconnaît plus dans une offre touristique taillée pour d’autres.
Aides aux vacances : des dispositifs méconnus et empilés
Chèques-vacances, aides des caisses d’allocations familiales, comités sociaux et économiques, centres communaux d’action sociale… Les outils ne manquent pas. L’enquête estime que des millions de personnes pourraient bénéficier d’un coup de pouce pour partir. Mais l’empilement des dispositifs les rend illisibles. Un constat implacable : seuls 25 % des ménages les plus modestes déclarent avoir déjà utilisé les aides de la CAF auxquelles ils ont pourtant droit.
À ce manque de lisibilité s’ajoute l’absence de pilote national. Chaque organisme agit dans son coin, sans coordination réelle. Le non-recours aux aides reste massif, faute d’information ou par découragement devant la paperasse. Pourtant, des solutions simples existent : des guichets uniques, un accompagnement humain, des campagnes de communication claires. Le droit aux vacances ne sera effectif que lorsqu’il sera simple à activer.
Le changement climatique, nouveau facteur d’inégalités
La moyenne montagne perd son manteau neigeux, les campings du littoral subissent l’érosion, les canicules transforment les séjours estivaux en épreuve. Le réchauffement touche de plein fouet le tourisme social et les hébergements les plus modestes, souvent les moins adaptés à la chaleur. Sans oublier la captation du temps libre par les écrans : quand partir devient impossible, le virtuel offre une évasion de substitution. Un glissement dangereux pour la cohésion de la société.
Libérer le temps libre : l’héritage de 1936 à réinventer
Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Sports et à l’organisation des loisirs en 1936, avait compris que la libération du temps ne suffit pas. Encore faut-il organiser le voyage, rendre les transports accessibles, créer des hébergements et donner aux classes populaires les moyens d’habiter ce temps gagné. Quatre-vingt-dix ans plus tard, la question reste entière : la France a démocratisé les congés payés, mais pas totalement les vacances.
Face à ce constat, l’étude appelle à remettre le temps libre à l’agenda politique. Il ne s’agit pas seulement de préserver des dispositifs, mais de repenser l’accès au départ comme un droit social à part entière. Le cyclotourisme, les séjours itinérants, les formules légères et économiques pourraient inspirer des politiques nouvelles, plus sobres et plus inclusives. Le vélo, justement, offre une liberté que peu de moyens financiers permettent. Une piste sérieuse pour renouer avec l’esprit pionnier de 1936.
Le droit aux vacances demeure un marqueur des inégalités françaises. Mais l’histoire montre que ces inégalités ne sont pas une fatalité. En réinventant des formes de tourisme accessibles, en simplifiant les aides et en redonnant au temps libre sa dimension émancipatrice, la société peut enfin transformer un droit théorique en réalité vécue par toutes et tous.

Gabin a parcouru la Pologne à vélo pendant trois étés de suite, carnet en poche. Ancien étudiant en géographie, il documente chaque trajet avec des notes de terrain et des photos prises sur le vif. Sa spécialité : trouver les routes que le GPS ne connaît pas.
6 commentaires
Soignant et bikepacker, je vois trop de gens épuisés sans vacances. Le droit au repos devrait être un soin accessible à tous.
Pédaler le long des campings complets m’a toujours interrogée. Merci pour ces chiffres.
En pédalant, je vois ces campings complets et ces routes vides. Le droit aux vacances reste un luxe, pas un acquis.
Merci Gabin pour cet éclairage. Sur les routes, je vois les mêmes contrastes : campings bondés, villages endormis. Le repos reste un luxe.
Bonjour Gabin, un article qui éclaire ce que je croise sur les routes : des campings pleins et des gares désertes… Merci pour l’analyse.
Merci Gabin pour cet article. En pédalant, j’ai vu les campings pleins et les gares désertes. Ça interpelle.